Il y a quelques jours, je suis tombé sur une publication de Fairways Magazine présentant un projet étonnant.
À Nashville, aux États-Unis, un complexe de plus de 16 000 m² doit accueillir un parcours de golf indoor de 18 trous. Il ne s’agira pas simplement d’une succession de simulateurs. Les grands coups seront joués face à un écran, avant de retrouver de véritables greens pour les approches et le putting.
La promesse est séduisante : une partie complète en deux heures trente, sans pluie, sans chaleur excessive et toute l’année.
La prouesse technologique est incontestable.
Mais est-ce vraiment un progrès ?
Je viens d’un monde qui connaît déjà cette promesse
Avant de découvrir le golf, j’ai passé une grande partie de ma vie professionnelle dans l’univers du ski.
Le ski indoor n’est pas nouveau. Il est désormais possible de skier sous un toit, de produire de la neige en plein été et de recréer une pente au milieu d’une ville ou d’un désert.
Ski Dubai en est sans doute l’expression la plus spectaculaire.
Pour moi, c’est aussi une hérésie.
Non parce que la technologie employée manquerait d’intelligence. Elle est remarquable. Mais parce qu’elle mobilise cette intelligence pour nier tout ce qui donne au ski sa profondeur : la montagne, le froid, l’altitude, la saison et même l’impossibilité de skier lorsque les conditions ne le permettent pas.
J’ai eu la chance de connaître des montagnes très différentes : Sapporo au Japon, Breckenridge aux États-Unis, Valle Nevado au Chili ou encore la Sierra Nevada en Espagne.
Je pourrais parler de leurs domaines skiables, de leurs remontées mécaniques ou de la qualité de leurs pistes. Pourtant, ce n’est pas ce dont je me souviens en premier.
Je me souviens d’un air, d’une lumière, d’un froid particulier. D’une neige qui n’avait pas la même texture ailleurs. D’une montagne qui imposait ses conditions et ne ressemblait à aucune autre.
Je me souviens, surtout, de la sensation d’être quelque part.
Skier sous un toit peut reproduire une pente et un mouvement.
Cela ne reproduit pas le ski.
Un parcours de golf est-il seulement une succession de trous ?
Depuis que je m’intéresse au golf, je retrouve quelque chose de très similaire.
Lorsque je lis les récits de Fairways Explorer découvrant différents parcours, ce qui me transporte n’est pas seulement leur architecture.
C’est le lieu.
La végétation, la lumière, le relief, la météo et parfois l’histoire. C’est un parcours découvert au petit matin, qui ne sera déjà plus tout à fait le même quelques heures plus tard.
Le vent se lève. L’herbe reste humide. Un nuage modifie la lumière. Le terrain répond différemment.
Le parcours est vivant.
On peut reproduire la forme d’un trou, calculer précisément une trajectoire et simuler le vent. Mais on ne reproduit pas réellement un lieu. On en fabrique une représentation docile, débarrassée de tout ce qui pourrait contrarier notre programme.
Et c’est justement là que quelque chose me gêne.
Tout, tout de suite, tout le temps
La promesse de ces nouveaux environnements est toujours celle de la disponibilité.
Jouer quand on le souhaite. Skier quand on le décide. Manger n’importe quel fruit en toute saison. Ne plus dépendre de la pluie, du froid, de la chaleur ou du calendrier.
Nous nous sommes progressivement habitués à considérer toute limite comme un problème à résoudre. Si quelque chose n’est pas immédiatement disponible, il faudrait le produire, l’importer, le simuler ou le placer sous un toit.
Mais vouloir accéder à tout, tout le temps, relève-t-il vraiment du progrès ?
Ou cela ressemble-t-il parfois au caprice d’un enfant qui ne supporte pas que le monde lui réponde non ?
Je viens d’un univers profondément saisonnier. Dans les stations de ski, nous attendions la neige. Nous regardions le ciel et guettions les premières chutes.
Puis venait ce matin particulier où la montagne était enfin blanche.
La saison commençait.
Nous savions aussi qu’elle finirait.
Cette contrainte pouvait être frustrante. Mais elle donnait à ces moments leur intensité. La première neige comptait précisément parce qu’elle avait été attendue. Le dernier jour de la saison comptait parce qu’il ne reviendrait pas la semaine suivante.
Ce qui est disponible en permanence finit par ne plus être attendu. Et ce qui n’est plus attendu risque aussi de ne plus être désiré de la même manière.
La nature aussi a besoin de temps pour elle
Nous avons parfois tendance à considérer la nature comme un décor toujours disponible. Un espace qui devrait être vert, enneigé, fleuri ou accueillant au moment exact où nous avons décidé d’en profiter.
Mais la nature n’est pas un prestataire de services.
Elle a ses rythmes, ses silences et ses périodes de repos. L’hiver ralentit certaines vies. Les sols se régénèrent. Les plantes attendent. Les paysages se transforment avant de renaître autrement.
Ce temps n’est ni vide ni inutile.
Nous avons parfois du mal à admettre que ne rien produire, ne rien offrir et ne pas être immédiatement disponible puisse avoir une valeur. Pourtant, nous savons bien que prendre du temps pour soi n’est pas de l’égoïsme.
C’est même parfois une responsabilité. Nous avons besoin de nous retirer, de ralentir et de reprendre notre souffle pour pouvoir revenir pleinement aux autres.
Pourquoi refuserions-nous à la nature ce que nous essayons d’apprendre à nous accorder ?
Elle aussi a besoin de périodes durant lesquelles elle semble ne plus rien nous donner. Les sols se régénèrent. Certaines plantes entrent en dormance. Les paysages se dépouillent avant de renaître autrement.
La nature ne se repose pas pour fuir le monde.
Elle se repose pour pouvoir le renouveler.
Peut-être avons-nous quelque chose à apprendre d’elle.
Accepter que le monde nous réponde non
La nature ne nous doit ni neige en décembre, ni ciel bleu le samedi matin, ni absence de vent au départ du trou numéro un.
C’est parfois agaçant.
C’est aussi ce qui la rend réelle.
Le golf et le ski nous apprennent normalement à composer avec ce qui est là. À adapter un geste, un itinéraire ou une attente. À reconnaître que nous ne contrôlons pas tout.
La pluie nous oblige à changer nos plans. Le vent transforme le parcours. Le manque de neige nous demande de patienter ou de renoncer.
Ce ne sont pas nécessairement des anomalies à corriger.
Ce sont parfois des rappels.
Le monde existe indépendamment de nous. Il ne s’organise pas entièrement autour de notre emploi du temps, de nos envies ou de notre confort.
En supprimant systématiquement cette confrontation, nous ne faisons pas que rendre l’expérience plus confortable.
Nous en changeons la nature.
Tout ce qui est possible est-il souhaitable ?
Je ne crois pas qu’il faille rejeter toute technologie.
Les simulateurs permettent de s’entraîner, de découvrir le golf et de continuer à jouer lorsque les conditions extérieures l’interdisent. Ils peuvent ouvrir ce sport à des personnes qui n’y auraient autrement pas accès.
Mais un outil complémentaire ne doit pas devenir notre nouveau modèle du monde.
La question n’est pas de savoir si nous sommes capables de construire une piste de ski dans le désert ou un parcours de golf entièrement coupé des saisons.
Nous savons que nous le sommes.
La question est de savoir pourquoi nous tenons tant à le faire.
À force de considérer chaque limite comme une frustration intolérable, nous risquons de perdre le goût de l’attente, de la rareté et de l’imprévu. Nous risquons surtout de confondre le fait d’obtenir exactement ce que nous voulons avec le fait de vivre une expérience précieuse.
Le golf, comme le ski, n’est pas seulement un geste sportif.
C’est une manière d’être dehors, de marcher, de regarder, de sentir et de s’adapter. C’est accepter le vent lorsqu’on aurait préféré qu’il n’y en ait pas. C’est parfois renoncer, revenir ou attendre.
Tout rendre disponible n’est pas nécessairement un progrès.
Parfois, la limite fait partie de l’expérience.
Parfois, la nature a besoin que nous lui laissions du temps.
Et parfois, entendre le monde nous répondre « pas aujourd’hui » nous fait le plus grand bien.